Il était une fois un jeune homme d'une beauté déconcertante, d'une gentillesse infinie et d'une richesse sans précédent. Il avait tout ce qu'on pouvait désirer; des loisirs, des maisons, des terrains de sport, des villas secondaires dans lesquelles il passait sa vie puisqu'il ne travaillait pas. Malgré tout cela, il s'ennuyait. Il soupirait tristement à ses aventures d'un jour lorsqu'un violent orage éclata. Le bateau sur lequel il se trouvait fut secoué dans tous les sens, tant et si bien que le jeune homme finit par tomber à l'eau. La tempête fesait rage et, épuisé, il fut engouffré par les vagues ...
Il sentit une douce chaleur, qu'il reconnut bientôt comme celle du soleil; il ouvrit les yeux et vit à ses côtés une jeune fille, des plus extraordinaires : ses cheveux couleur corail flottaient en longs rubans sur ses épaules, les grains du sable coulaient sur sa peau et la position dans laquelle elle se trouvait creusait son déhanché de sirène. Il fut émerveillé à cette apparition et ne tarda pas à comprendre que c'était elle qui l'avait sauvé; il l'invita aussitôt chez lui afin de la remercier. Elle refusa d'abord, il la pria, puis voyant qu'il ne la lâcherai pas, elle le suivit.
Le jeune homme passa de nombreux jours, plus heureux les uns que les autres avec la petite sirène. Ils se promenaient ensemble, il lui montrait toutes les merveilles qu'il avait amassés autour de la terre -car c'était un grand voyageur- et elle lui montrait toutes les merveilles qu'elle avait amassées au fond de la mer -car c'était la fille d'un pêcheur. Mais un jour, elle dû repartir chez elle, assez loin sur la côte, et malheureusement, le jeune homme n'était qu'en voyage. Il la supplia de toutes ses forces de partir avec lui, mais le jeune âge de la petite sirène l'obligeait à rester auprès de son père.
- Si tu m'attends et que tu reviens ici, prince, je t'épouserai.
- Je t'attendrais.
Ils repartirent chacun chez eux; mais contrairement au jeune homme, la petite sirène revenait souvent sur la plage où ils s'étaient rencontrés, dans l'espoir que l'autre y soit aussi. Comme il n'était pas encore revenu, la petite sirène s'asseyait sur un rocher et chantait; mais elle attendait en vain, et le prince n'est jamais revenu. Quand elle eut l'âge de se marier, son père eut beau la forcer, elle refusait toujours les amants qu'on lui présentait. Alors elle s'enfuyait de la maison, allait au rocher, chantait, mais le jeune homme ne revenait pas. Alors elle revenait à la maison.
Un beau jour qu'elle s'était violemment disputée avec son père pour n'avoir pas voulu d'un mari, elle se trouvait comme à son habitude sur le rocher, et vit un bateau approcher. Quelle ne fut pas sa joie quand elle reconnut les voiles; enfin, son prince était revenu ... Mais lorsqu'il descendit du bateau, il tendit la main à une autre main, féminine, et cette main avait un anneau.
Elle ne laissa pas le temps au jeune homme de la voir, elle s'en serait tant voulue s'il s'était trouvé mal à cause d'elle; elle courut le plus vite qu'elle put, ne voyant qu'à travers un brouillard. Arrivée sur les hautes côtes, elle observa de loin le jeune homme. Il souriait comme il n'avait jamais souri avec elle, il riait comme elle ne l'avait jamais vu faire, il serrait dans ses bras l'autre fille, comme elle aurait tant aimé qu'il la sert ... Il était heureux, et c'était le principal. Elle se résolut à retourner chez son père, où elle alla trouver ses soeurs. Elle leur confia toute sa peine, pleura toutes les larmes de son corps, hurla du désespoir dans lequel était son coeur. Ses soeurs, désespérées à leur tour, la laissèrent évacuer sa douleur et sortirent en cachette. Elles allèrent chez un marchand du village, mais leurs dettes étaient telles qu'il ne leur accorda pas une avance de plus. Elles durent couper leurs longs cheveux, en échange de l'objet qu'elles désiraient, puis elles rentrèrent à la maison.
- Ma puce, ma belle, ma toute douce, réveille-toi; prends ce poignard et plonge-le dans le coeur de cette fille; ainsi, il reviendra vers toi.
Le sang de la petite sirène ne fit qu'un tour :
- Jamais, jamais je ne pourrai lui faire ça ! Il l'aime et il est tout pour moi ! Son bonheur est mon seul souci !
Puis elle s'empara du poignard, s'enfuit sur la plus haute côte, et avant d'enfouir la lame dans son coeur, elle souhaita devenir écume, afin de toujours accompagner son bateau.